31.03.2009
le stade dubaï du capitalisme
allez, à la demande générale de personne en particulier, voici encore quelques extraits de ce tout petit bouquin édifiant:
Zone de guerre
Dubaï est aujourd'hui un partenaire respecté de Washington dans sa "guerre contre le terrorisme" -- elle sert notamment de base aux Américains pour espionner l'Iran. Mais il est probable qu'El Maktoum, comme les autres dirigeants des Emirats, conserve un canal ouvert avec les islamistes radicaux. Si Al-Qaïda le voulait, il pourrait sans doute transformer en "tours infernales" le Burj Al-Arab et d'autres gratte-ciels emblématiques du paysage urbain de l'émirat. Mais jusqu'à présent, Dubaï est l'une des seules villes de la région à avoir complètement échappé aux attentats à la voiture piégée et aux attaques contre les touristes occidentaux. C'est très probablement dû au statut de l'émirat en tant que zone de blanchiment d'argent et refuge haut de gamme, tout comme Tanger dans les années 1940 ou Macao dans les années 1960. Le développement de son économie souterraine est la meilleure police d'assurance de Dubaï contre les attentats suicides et autres détournements d'avions.
Incarnation du rêve des réactionnaires américains
... une oasis de libre-entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d'opposition (ni élections, d'ailleurs). Comme il se doit dans un paradis de la consommation, sa fête nationale -- non officielle --, qui définit aussi son image planétaire, est le fameux Festival du Shopping, parrainé par les vingt-cinq centres commerciaux de la ville. Ce grand moment de folie consumériste démarre tous les 12 janvier et attire pendant un mois quatre millions de consommateurs haut de gamme, provenant essentiellement du Moyen-Orient et d'Asie du Sud.
Bangkok du Moyen-Orient
L'émirat est connu pour sa mansuétude à l'égard des vices occidentaux -- à l'exception de la consommation de drogue. Contrairement à ce qui se passe en Arabie Saoudite ou même à Koweit City, l'alcool coule à flots dans les hôtels et les bars pour étrangers de la ville, et personne ne s'indigne de voir des jeunes femmes en bustier léger ou même des baigneuses en string sur la plage. Dubaï -- tous les guides les plus branchés vous le confirmeront -- est aussi le "Bangkok du Moyen-Orient, avec ses milliers de prostituées russes, arméniennes, indiennes ou iraniennes, contrôlées par diverses mafias et gangs transnationaux. Les filles russes accoudées au bar sont la façade glamour d'un sinistre trafic basé sur les enlèvements, l'esclavage sexuel et la violence sadique. Bien entendu, la modernissime administration d'El Maktoum nie toute responsabilité dans cette industrie du sexe florissante, même si les initiés savent parfaitement que les putes sont indispensables pour remplir les hôtels cinq étoiles d'hommes d'affaires européens et arabes. Quand les étrangers vantent l'exceptionnelle "ouverture" de Dubaï, c'est à cette permissivité libidineuse qu'ils font allusion, pas à la liberté syndicale ou à celle de la presse. [voir aussi la petite vidéo à l'adresse: http://current.com/items/76359062/dubai_prostitution.htm]
Mike Davis, Le Stade Dubaï du capitalisme, 2007.
07:04 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : capitalisme, golfe, mike davis, terrorisme, esclavage
28.03.2009
les ilotes de dubaï
Comme les émirats voisins, Dubaï a atteint la perfection dans l'art d'exploiter les travailleurs. Dans un pays qui n'a aboli l'esclavage qu'en 1963, les syndicats, les grèves et les agitateurs sont généralement hors-la-loi, et 99% des salariés du secteur privé sont des étrangers expulsables sur-le-champ.
[...] La grande masse de la population est constituée de travailleurs sous contrat venus d'Asie du Sud, étroitement dépendants d'un unique employeur et soumis à un contrôle social de type totalitaire. Une myriade de domestiques philippines, srilankaises et indiennes veillent au bien-être fastueux des élites, tandis que le boom immobilier repose sur une armée de Pakistanais et d'Indiens sous-payés travaillant douze heures par jour, six jours par semaine, par des températures infernales.
A l'instar de ses voisins, Dubaï viole systématiquement les règles de l'OIT (Organisation Internationale du Travail) et refuse de signer la convention des Nations Unies sur les droits des travailleurs migrants. En 2003, l'ONG Human Rights Watch a accusé les Emirats Arabes Unis de construire leur prospérité sur le "travail forcé".
[...] Non contents d'êtres surexploités, les ilotes de Dubaï -- comme le prolétariat dans Métropolis de Fritz Lang -- doivent se faire invisibles. La presse locale ne peut rien publier sur l'exploitation des travailleurs migrants ni sur la prostitution (les Emirats Arabes Unis occupent le 137ème rang sur l'échelle de la liberté de la presse établie par Reporters Sans Frontières). De même, les travailleurs asiatiques n'ont pas accès aux rutilants centres commerciaux, aux terrains de golf flambant neufs et aux restaurants chics. Et les sordides baraquements de la périphérie où ils s'entassent à six, huit, voire douze dans une seule pièce, souvent sans climatisation ni toilettes décentes, sont inconnus des circuits touristiques officiels, qui vantent une oasis de luxe, sans pauvreté ni bidonvilles.
[...] La police de Dubaï détourne assez facilement les yeux des importations illégales d'or et de diamant, des réseaux de prostitution et des personnages louches qui achètent d'un seul coup vingt-cinq villas en liquide, mais elle manifeste un zèle remarquable lorsqu'il s'agit d'expulser des ouvriers pakistanais se plaignant que leur patron ne les paie pas, ou d'emprisonner pour "adultère" des domestiques philippines violées par leur employeur.
Mike Davis, Le Stade Dubaï du capitalisme, 2007.
07:36 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : golfe, travail, capitalisme, esclavage, dictature, mike davis
24.03.2009
la baguette magique de dubaï
îles artificielles, gratte-ciels géants, hôtels sous-marins, pistes de ski indoor dans un pays où il fait facilement du 50° à l'ombre, lingots d'or en vente à la super-superette du coin, répliques des pyramides d'Egypte à l'échelle 1:1...
La baguette magique de Dubaï, c'est évidemment le "pic pétrolier": chaque fois que vous dépensez 50 $ pour faire le plein de votre voiture, vous contribuez à irriguer l'oasis d'El Maktoum [l'enfoiré d'émir-pdg-dictateur local]. Les prix du pétrole sont actuellement tirés à la hausse par la demande de l'industrie chinoise autant que par la peur de la guerre et du terrorisme dans les régions productrices. D'après le Wall Street Journal, "les consommateurs ont dépensé en produits pétroliers 12.000 milliards de dollars de plus en 2004 et 2005 qu'en 2003". Comme dans les années 1970, il s'opère un transfert de richesses gigantesque, qui est aussi un facteur de déséquilibre, entre pays consommateurs et pays producteurs de pétrole. En outre, on voit pointer à l'horizon le "pic de Hubbert", à savoir le moment à partir duquel les nouvelles réserves de pétrole ne pourront plus satisfaire la demande mondiale, propulsant les prix du brut à des niveaux carrément stratosphériques. Dans un scénario économique utopique, ces gigantesques profits pourraient servir à financer la conversion de l'économie mondiale à l'ère de l'énergie renouvelable, en étant investis dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l'augmentation de l'efficacité écologique des systèmes urbains. Mais, dans le monde réel du capitalisme, ils alimentent la débauche de luxe apocalyptique dont Dubaï est l'illustration exemplaire.
[...] Le philosophe-roi du Dubaï (l'un des projets d'île artificielle sera d'ailleurs une réplique géante d'une épigramme de son cru) sait parfaitement que c'est la peur qui tire à la hausse les revenus pétroliers qui ont permis de tranformer les dunes de sables en forêt de gratte-ciels et de centres commerciaux. Chaque fois que des rebelles font exploser un pipeline dans le delta du Niger, chaque fois qu'un martyr lance son camion piégé contre un immeuble de Riyad, chaque fois que Washington et Tel Aviv piquent une colère contre Téhéran, le prix du pétrole (et les revenus de Dubaï) bénéficie de la hausse du niveau général d'anxiété sur les tout puissants marchés à terme. Autrement dit, la capitalisation des économies du Golfe n'est pas seulement indexée sur la production de pétrole, mais aussi sur la crainte d'une interruption de l'approvisionnement. La peur est une véritable manne pour les pays producteurs de pétrole.
Mike Davis, Le Stade Dubaï du capitalisme, 2007.
07:32 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : capitalisme, économie, pétrole, golfe, écologie, mike davis




