18.04.2009
la globalisation ça marche à quoi?
Au fric. Il n'est pas forcément inutile de le rappeler: ramenée à l'essentiel, débarrassée de tout clinquant, la globalisation c'est une histoire de gros sous. C'est un mouvement de l'argent. C'est l'argent qui cherche un terrain de jeu plus vaste, parce qu'à force d'être confiné dans un même espace il a du mal à se multiplier, et il s'asphyxie. Pendant des siècles, cette petite pratique a voulu dire une seule et unique chose: faire la guerre. Envahir la ville voisine. On les raconte différemment, mais les guerres ont toujours été faites pour remettre l'argent en mouvement, pour conquérir d'autres marchés, pour s'emparer des ressources des autres. Faire respirer l'argent.
Si je voulais faire une comparaison, ce qui me viendrait à l'esprit ce serait la conquête de l'Ouest. Là aussi l'objectif était d'agrandir le terrain de jeu de l'argent pour lui permettre de se reproduire. Le Far-West était l'agrandissement idéal du terrain de jeu: des kilomètres de terres qu'ils suffisait d'aller prendre [en passant sur le cadavre encore tiédasse des Indiens coco faudrait voir à pas l'oublier, n.d'.i.j.] pour les remplir de consommateurs. Le seul problème, pour le monde d'alors [à part les Indiens], c'était la distance. Et voici la solution: le chemin de fer. Un peu comme internet aujourd'hui, le chemin de fer raccourcissait l'espace et le temps. Il transformait un espace gigantesque en un unique pays. Il fallait cependant le construire, et pour cela il fallait de l'argent, et pour en trouver il fallait qu'il y ait tout de même des gens prêts à risquer leurs propres sous, et après cela il fallait encore qu'un tas de gens aient vraiment envie de monter dans ce train et de s'en aller refaire leur vie à des milliers de kilomètres de là. Il fallait qu'un tas de gens soient convaincus que l'Ouest, ça existait vraiment. Jamais ils ne seraient partis, ces trains, si l'on n'avait pas réussi, bien avant de les construire, à y faire monter l'imagination des gens.
Il y a dix ans, la globalisation c'était exactement ce genre de chose. Une chose qui n'existait pas mais qui pouvait devenir réelle: à la condition que tout le monde se persuade qu'elle existait.
Alessandro Baricco, Next. Petit livre sur la globalisation et le monde à venir, 2002.
08:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, alessandro baricco, économie, capitalisme, pognon, usa, consommation
15.04.2009
comme si on était des chinois
Quand j'étais petit (nous parlons de la fin des années 60) il y avait le jour où l'on allait acheter les chaussures de sport. Le magasin où l'on allait était aussi celui où l'on achetait les caoutchoucs et les chaussures du dimanche, sauf que dans un coin il y avait le rayon minuscule des chaussures de sport. En général il était un peu sur le côté, de toute façon loin des vitrines. C'était tout petit. Par rapport au reste du magasin, c'était comme l'heure de la récréation pendant une journée à l'école chez les curés. En ce temps-là, quand il fallait acheter des chaussures de sport, le choix était pratiquement limité à: Superga beige et Superga bleues. Enfin, dans ma famille c'était comme ça. En réalité, d'autres possibilités, il y en avait, du moins en théorie. Les plus chics et/ou riches achetaient les mythiques Adidas, trois bandes sur le côté, semelle profilée, renforts devant et derrière. Il y en avait de quatre sortes. Plus élitistes encore, les Puma: très peu en avaient, et elles étaient regardées avec un grand respect. Bref, quand on devait acheter des chaussures de sport, en ces temps-là, le choix, en étant généreux, se répartissait entre sept, huit modèles.
Il faut rappeler aussi que les chaussures de sport se mettaient quand on allait faire de la gymnastique, et pas à d'autres occasions (pourquoi les abîmer?). Je ne me rappelle pas avoir jamais vu mon père avec des chaussures de sport, et je vous jure que c'était un type plutôt sportif.
J'ajoute un détail effrayant. Quand tu achetais des chaussures de sport, la dame du magasin t'offrait une petite balle en caoutchouc. La chose effrayante, c'est que c'était un événement, quelque chose à quoi tu repensais pendant des semaines, que tu racontais. Dans ce monde-là, si le marchand t'offrait une petite balle en caoutchouc, tu allais le raconter partout.
Et un truc encore. Effrayant, ça aussi. Je me rappelle que puisque tout le monde avait des Superga et que dans la salle de gym on était tous là avec les mêmes chaussures comme si on était des Chinois, certains d'entre nous, les plus originaux, n'arrivaient pas à accepter ça, qu'on soit tous pareils, et alors, pour essayer d'être différents, pour vaincre la monoculture de la chaussure, ils décidaient de se rebeller en dessinant quelque chose au stylo-bille sur leurs Superga.
Et maintenant un grand saut dans la machine du temps. Imaginez que vous avez un fils d'une douzaine d'années et que vous l'emmenez acheter des chaussures de sport. Pas besoin que je vous le raconte. Vous pouvez très bien refaire la scène tout seul. Mais regardez-la bien, regardez-la jusqu'au bout. Le genre de magasin, les têtes des vendeurs, la musique qu'on entend, les couleurs, les posters sur les murs, les inscriptions en anglais, les objets qui ne sont pas des chaussures mais qu'ils vendent aussi là-dedans, le sourire de Michael Jordan, ou de Ronaldo, ou de Baggio, les centaines de chaussures qui sont accrochées aux murs, les dizaines d'idées différentes de chaussures qui sont suspendues là, le siège dans lequel votre fils s'assied pour les essayer, la glace dans laquelle il se regarde, les chaussettes que vous lui achetez en plus parce qu'elles sont accrochées près de la caisse et qu'il les veut, la boîte où on met les chaussures neuves, le sac du magasin, la tête de votre fils qui sort de là avec ses chaussures neuves...
Alessandro Baricco, Next. Petit livre sur la globalisation et le monde à venir, 2002.
08:17 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : consommation, capitalisme, marketing, alessandro baricco




